Jeanne d'Arc au bûcher

Maison symphonique de Montréal
Prix des billets
41$* à 215$*
Loges à partir de 130$*
* La tarification, les artistes, le répertoire, les dates et les heures des concerts peuvent être modifiés sans préavis.

Les prix indiqués incluent des frais non remboursables de 8 $ par billet, taxes en sus. Certains frais de manutention peuvent être exigés.
Dates de ce concert
Mardi 28 Mai 2013 - 20h00 Terminé
Jeudi 30 Mai 2013 - 20h00 Terminé
Samedi 1 Juin 2013 - 20h00 Terminé
Artistes
KENT NAGANO, conductorchef d’orchestre
CAROLE BOUQUET, actress (Joan)comédienne (Jeanne)
GUY NADON, actor (Brother Dominic)comédien (Frère Dominique)
MARIANNE FISET, soprano (The Virgin)soprano (Vierge)
HÉLÈNE GUILMETTE, soprano (Marguerite) soprano (Marguerite)
ALLISON McHARDY, mezzo-soprano (Catherine)mezzo-soprano (Catherine)
PASCAL CHARBONNEAU, tenorténor
ALEXANDRE SYLVESTRE, bass-baritonebaryton-basse
ANDREW MEGILL, OSM chorus conductorchef du chœur de l'OSM
OSM CHORUSCHŒUR DE L'OSM
ANDREW GRAY, chorus condutor of the Chœur des enfants de Montréalchef du Chœur des enfants de Montréal
CHŒUR DES ENFANTS DE MONTRÉALCHŒUR DES ENFANTS DE MONTRÉAL
DANIEL ROUSSEL, directormetteur en scène
BAILLAT CARDELL & FILS, projectionsprojections

Présentation du concert

HONEGGER
Jeanne d’Arc au bûcher

 

CAUSERIE PRÉ-CONCERT, 18 h 45, Animée par Kelly Rice, École de musique Schulich de l'Université McGill
Invité : Jean-Pierre Brossman, ancien directeur du Théâtre du Châtelet et de l'Opéra de Lyon

Fruit de la collaboration entre l'écrivain français Paul Claudel et le compositeur suisse Arthur Honegger, Jeanne d'Arc au bûcher est une page essentielle du répertoire lyrique moderne. Rappelant le destin tragique et bouleversant de cette héroïne mystique, le chef-d'œuvre de Honegger témoigne des questionnements suscités par les bouleversements sociaux et politiques de l'Europe des années 1930.

Kent Nagano dirige ce grand oratorio dramatique qui rassemble une distribution vocale éclatante, quelque 150 choristes sur scène et les comédiens Carole Bouquet et Guy Nadon.

 

 

« Je rêve d'une collaboration qui parviendrait à être si totale que, souvent, le poète pensât en musicien et le musicien en poète, pour que l'œuvre issue de cette union ne soit pas le hasardeux résultat d'une série d'approximations et de concessions, mais l'harmonieuse synthèse des deux aspects d'une même pensée. » – Arthur Honegger

Arthur Honegger

Né au Havre le 10 mars 1892
Mort à Paris le 27 novembre 1955

Jeanne d’Arc au bûcher

Membre du Groupe des Six, le compositeur suisse Arthur Honegger peut de prime abord sembler difficile à cerner tant son œuvre se révèle multiple. Fasciné par la transformation de la société dans laquelle il vivait, il a aussi bien composé pour le théâtre, la radio, le cinéma (il a notamment collaboré avec Abel Gance), que pour la salle de concert. Toute sa vie, il se sentira à la fois porté par les influences germanique (Beethoven, Bach, Reger) et française (Debussy, Schmitt), sans oublier Stravinski, à qui il consacrera d’ailleurs un essai en 1939.

Il connaîtra d’abord le succès avec Le Roi David en 1921 (pièce de René Morax qu’il transformera en oratorio en 1923), mais entrera de plain-pied dans la célébrité en 1923 avec Pacific 231, dédié à la locomotive à vapeur éponyme. Il faudrait ajouter également la tragédie musicale Antigone (sur un livret de Cocteau) et bien évidemment Jeanne d’Arc au bûcher, entendu aujourd’hui.

Au fil des ans, Honegger avait accepté à plusieurs reprises des commandes, notamment d’Ida Rubinstein, ex-danseuse des Ballets russes (inspiratrice d’un certain Boléro). Dans la deuxième moitié des années 1920, il avait ainsi composé à son invitation la musique de scène de L’Impératrice aux rochers de Saint-Georges de Bouhélier et de Phaedre de Gabriele d’Annunzio, un ballet sur des orchestrations de Bach et le mélodrame Amphion en collaboration avec le poète Paul Valéry. Le succès se fait attendre cependant et, déçu, Honegger écrira un article, « Pour prendre congé », qui commence en ces termes : « Ce qui est décourageant pour le musicien, c'est la certitude que son œuvre ne sera pas entendue et comprise selon ce qu'il a conçu et tenté d'exprimer. » Il y annonce son retrait, au moins temporaire : « Il y a tout un monde nouveau qui veut prendre conscience de lui-même, se chercher, se définir, s'exalter dans des formes esthétiques nouvelles. C'est à lui qu'est désormais limitée ma passion. Je préfère l'échec dans cette tentative à la paresse satisfaite des formes consacrées et des habitudes acquises. »

Ida Rubinstein agira de nouveau comme fée-marraine, quand elle mettra Honegger en contact avec Paul Claudel, afin de narrer en musique l’histoire de Jeanne d’Arc, tâche qui occupera le compositeur pour la majeure partie de l’année 1935. Dans Je suis compositeur, Honegger souligne que les indications de Claudel étaient d’une précision limpide : « Il suffit d’écouter Claudel lire et relire son texte. Il le fait avec une telle force plastique, que tout le relief musical s’en dégage, clair et précis, pour quiconque possède un peu d’imagination musicale. […] L’apport de Claudel a été si grand que je ne me reconnais pas comme l’auteur véritable, mais comme un simple collaborateur. »

Ce « collaborateur » saura tout de même imaginer un ensemble possédant un caractère unique, à la fois orchestral, soliste et choral. On retrouve aussi bien dans cet oratorio des rôles parlés (Jeanne d’Arc et son confesseur le frère Dominique) que des rôles chantés (Marguerite et Catherine), un chœur mixte, un chœur d’enfants, un orchestre augmenté qui comprend notamment trois clarinettes de tonalités différentes, trois saxophones, quatre trombones, deux pianos, un célesta et la présence des ondes Martenot.

L’œuvre devait en principe être présentée dès la composition achevée, mais les représentations se verront constamment ajournées et le projet initial abandonné. L’oratorio finira par être créé à Bâle en mai 1938, sous la direction de Paul Sacher, avec Ida Rubinstein dans le rôle de Jeanne. Ce n’est qu’en 1950 qu’elle entrera à l’Opéra de Paris et sera donnée dans une quarantaine de villes.

Au début de la pièce, Jeanne est attachée au bûcher. Un chien hurle dans la nuit, messager de l’enfer (long glissando sur quatre octaves aux Ondes Martenot); un rossignol répond, signe d’espoir. Descendu du ciel pour réparer l’injuste jugement, Frère Dominique se met à raconter la vie de Jeanne, comme si elle défilait devant les yeux de la condamnée.  Elle se verra d’abord livrée aux bêtes, à la foule, puis, présentées en un ballet, les figures du jeu de cartes s’animeront pour symboliser les marchandages dont Jeanne sera victime. Dans la nuit, des cloches sonneront, sainte Catherine et sainte Marguerite lui prodigueront de l’espoir. Tumultueux et divisé (le Nord, pays du blé et du pain, et le Midi, pays du vin), le peuple se dirigera vers Reims pour assister au sacre du roi. Jeanne reverra son enfance, proclamera sa foi ardente, et se retrouvera de nouveau au bûcher, son supplice étant alors consommé.

Honegger conçoit un spectacle qui réunit les vertus de l’oratorio et de l’opéra. Qu’elle soit chantée ou parlée, chaque syllabe est employée en fonction de son potentiel harmonique et rythmique, les règles de prosodie se trouvant transcendées par des déplacements d’accents. Par exemple, dans « L’épée de Jeanne », le compositeur réussit une fusion remarquable entre voix parlée et chantée, alors que Jeanne et le Frère Dominique se remémorent le pays de l’enfance et que le chœur entonne une douce mélopée, bouches fermées.

Honegger s’y dépasse au niveau de l’orchestration. Le timbre si particulier des ondes Martenot évoque Yblis, grondant au fond des enfers, mais accompagne également Jeanne quand elle s’exclame que Dieu est le plus fort, se mêlant aux saxophones dans la scène finale pour introduire le chœur : « Louée soit notre sœur Jeanne qui est debout pour toujours comme une flamme. » Elles servent aussi à représenter le feu qui brûle et la fumée qui étouffe, en plus de remplacer les cloches, avec le célesta, les deux pianos et les contrebasses ou encore imitent la voix de l’âne dans « Jeanne livrée aux bêtes ». Le spiritualisme d’Honegger lui inspirera nombre de moments bouleversants pour l’auditeur, notamment cette sublime mélodie qui monte vers le ciel à la fin de l’œuvre : « Personne n’a de plus grand amour que de donner sa vie pour ceux qu’il aime! »

L’œuvre connaîtra dès sa création le succès, même si certains reprocheront l’anachronisme flagrant à utiliser des rythmes et syncopes de jazz. Le temps finira par faire son tri et il est intéressant de se pencher sur la perception du critique allemand H.H. Stuckenschmidt en 1968 (30 ans après la première donc), après une interprétation dirigée par Ernest Ansermet à Hambourg : « Ni drame, ni opéra, ni ballet, ni mélodrame, elle réunit pourtant en elle ces quatre genres. La musique utilise de très anciens chants et danses populaires, à côté de formes polyphoniques, de morceaux symphoniques, d’harmonies atonales et de sonorités d’ondes Martenot pour le hurlement du chien infernal. S’élevant bien au-dessus de l’idée d’une unité extérieure de style, Honegger suit la loi de l’expression et de la voix intérieure. Sans doute, dans cette suite de tableaux durant près de cinq quarts d’heure les hauts et les bas s’enchaînent de manière brutale. Dans les séquences où éclate le drame on perçoit le pathos de Wagner, que Honegger a aimé, et la sûreté d’effets du compositeur expérimenté de musique de film. Il y a des endroits, en particulier dans les champs enfantins, où la frontière entre dramatisme et sentimentalité est transcendée. Pourtant l’œuvre est du grand art exprimé par des moyens simples. C’est le travail d’un musicien qui a le droit de se compter au nombre des honnêtes gens… »

 

Lucie Renaud