Michael Colgrass
Né à Chicago le 22 avril 1932
Vit maintenant à Toronto
As Quiet As...
Michael Colgrass, qui célébrait son 75e anniversaire en avril dernier, se classe parmi l’un des grands compositeurs du Canada. Il est le seul des éminents compositeurs classiques d'Amérique du Nord dont la musique soit bien connue des deux côtés de la frontière canado-américaine. Sa vie se divise en deux parties presque égales, la première aux États-Unis, la seconde au Canada, où il réside depuis 1974.
Il a étudié la musique auprès de grands maîtres tels que Darius Milhaud, Lucas Foss, Ben Weber et Wallingford Riegger. Après avoir été diplômé de l’Université de l’Illinois en 1956, il s’est rendu à New York, où il a amorcé une florissante carrière de percussionniste indépendant, se produisant notamment avec l’Orchestre philharmonique de New York, le groupe de jazz de Dizzy Gillespie ainsi que sur Broadway, dans la version originale de West Side Story. Au fil des ans, Michael Colgrass s’est davantage tourné vers la composition, et sa carrière est aujourd’hui uniquement jonchée de commandes en provenance des orchestres symphoniques de Boston, de Détroit et de Toronto, de l’Orchestre philharmonique de New York et de plusieurs autres ensembles. Parmi les nombreux prix lui ayant été décernés, mentionnons un prix Pulitzer (pour Déjà vu, en 1978), deux prix Guggenheim, une subvention de Rockefeller et, en 1988, le prix de musique de chambre Jules Léger. Ses récentes œuvres comprennent Raag Mala pour ensemble à vent (2006) et Side by Side pour clavecin, piano modifié et orchestre, dont la première a eu lieu en 2007.
As Quiet As... est l’une des plus anciennes compositions pour orchestre de Colgrass, ayant été créée en 1966. C’est également l’une de ses œuvres les plus débordantes d’imagination. Les grandioses vagues sonores et les violents paroxysmes impressionnent la plupart des auditeurs, mais As Quiet As sombre dans l’autre extrême. Le compositeur la décrit en ces termes :
« As Quiet As... s’inspire de réponses d'enfants de quatrième année à leur professeur, qui leur avait demandé de compléter une phrase commençant par « Soyons aussi tranquilles que… ». Des 21 réponses compilées par Constance Fauci et imprimées dans le The New York Times en décembre 1961, j’en ai choisi sept qui semblaient brosser un tableau de la nature telle que vue par un enfant. Mon objectif était de dépeindre la nature même de chaque métaphore, tout comme si je tentais d’expliquer à une personne aveugle l’essence d’une feuille tandis qu’elle change de couleur, d’un ruisseau abandonné même par les oiseaux, et d’une fourmi – ou de plusieurs fourmis – s’activant sur le sol.
Children Sleeping et Time Passing se veulent des séquences oniriques. Après de légers battements de cœur et respirations, une sonatine écrite par Beethoven durant son enfance s’immisce dans un montage de « sons du sommeil », puis réapparaît sous forme de fragments, adoptant cette fois des styles musicaux vagabondant de 1800 à aujourd’hui – Haydn, Sibelius, Ravel, Stravinski, Count Basie – comme si l’on jetait un regard fugace sur l’histoire de la musique tout en voyageant dans le temps. Le jazz est soudainement interrompu par un son lointain (1945!), qui met fin au rêve, puis un arrangement (Webern) de style après-guerre conclut l’épisode.
A Soft Rainfall et The First Star Coming Out sont les homologues printaniers et estivaux de la feuille d’automne et du ruisseau, et ils y sont également apparentés, musicalement. Le ruisseau n’est pas une chute de pluie, et la feuille, un doux manteau de nuit à travers lequel les étoiles dansent comme un million de gouttes de pluie transformées en cristal… »
L’Orchestre du centre musical de Berkshire, sous la direction de Gunther Schuller, a créé As Quiet As... le 18 août 1966 à Tanglewood (la résidence d’été de l’Orchestre symphonique de Boston). Cette œuvre est dédiée « aux enfants, avec amour et espoir ».
Robert Markow
Traduction de Carole Meneghel
Jean Sibelius
Né le 8 décembre 1865 à Hämeenlinna (Finlande)
Mort le 20 septembre 1957 à Järvenpää (Finlande)
Concerto pour violon et orchestre en ré mineur op. 47
Véritable héros national au moment de la résistance à l’occupation russe avec le poème symphonique Finlandia, dont la partie centrale a toujours résonné comme l’hymne finnois officieux, Jean Sibelius représente l’étoile polaire et le premier des grands compositeurs d’un pays scandinave qui en compte essentiellement au XXe siècle.
Étrange destin d’un artiste solitaire, bousculant les formes établies, qui aura traversé presque un siècle sans profiter de cette longévité exceptionnelle pour multiplier les chefs-d’œuvre de la maturité : en 1929, à 64 ans, âge vénérable où tant de compositeurs trônent au sommet de leur art, trois années après avoir accouché de Tapiola, son ultime poème symphonique, Sibelius brûle les esquisses d’une Huitième Symphonie et met brutalement fin à sa carrière de compositeur, se sentant dépassé par le dodécaphonisme initié par la Seconde École de Vienne. Ravagé lentement mais sûrement par l’alcool, il ne disparaîtra pourtant que trois décennies plus tard, sans jamais avoir repris la plume et le papier à musique.
Pièce maîtresse du genre, comptant parmi les plus joués du XXe siècle, le Concerto pour violon en ré mineur op. 47 vit le jour en 1903, immédiatement après l’installation définitive du compositeur dans le site forestier de Järvenpää, au nord d’Helsinki, et connut quelques révisions en 1905 avant d’être créé la même année à Berlin sous la direction de Richard Strauss. De coupe externe classique en trois mouvements, ses structures internes ne s’embarrassent jamais d’un carcan trop rigide et font la part belle à une inspiration rhapsodique. Son attrait essentiel est toutefois sa volonté clairement établie de tenir à distance toute virtuosité gratuite ou purement pyrotechnique, en privilégiant à l’inverse un discours constamment expressif et cantabile, sans pour autant que la partie soliste soit d’un abord technique aisé.
L’Allegro moderato liminaire, largement développé, dépeint d’emblée un climat de la plus belle pureté minérale, avec la douce oscillation des cordes sur laquelle intervient le violon solo dont l’aigu se déploie avec un intense lyrisme, mâtiné de la tension de l’intervalle de quarte augmentée. Les couleurs de l’Adagio, plus détendu, presque apaisé, évoqueraient en revanche la douceur de la lumière des intersaisons de l’Italie, où le compositeur venait de se rendre pour la première fois. Le Finale, tour de force orchestral traversé d’une pugnacité rythmique de chaque instant, avec son ostinato longue-brève-brève et son thème presque tzigane, attaqué à plein archet, demeure le mouvement le plus unanimement célébré, et termine dans un ré majeur brillant quoique accompagné par des glissades chromatiques de l’orchestre achevant de donner à la coda un caractère tempétueux et comme non libéré du mode mineur.
Yannick Millon
Antonín Dvorák
Né à Mühlhausen (près de Prague, aujourd’hui Nelahozeves, en République tchèque) le 8 septembre 1841
Décédé le 1er mai 1904 à Prague
Symphonie no 9 en mi mineur, opus 95, « du Nouveau Monde »
La Symphonie no 9 de Dvorák, mieux connue sous le nom de « Symphonie du Nouveau Monde » par la plupart des auditeurs, a été créée au Carnegie Hall de New York le 16 décembre 1893. Bien que cette symphonie ait été écrite dans le Nouveau Monde, elle ne traite pas particulièrement de celui-ci. Il est vrai que certains de ses thèmes pourraient être vus comme des chants « authentiques » d’Indiens d'Amérique ou d’Afro-Américains, mais en fait, tout comme dans ses œuvres slaves, Dvorák ne cite pas directement de chants folkloriques; il compose plutôt ses propres chants en s’inspirant de documents de base.
Un aspect « Nouveau Monde » de cette symphonie est certes le rôle joué par le poème épique de Longfellow The Song of Hiawatha, dont Dvorák avait lu une traduction tchèque, une trentaine d’années auparavant. Il a lu de nouveau ce poème en Amérique et a déclaré que la scène des obsèques de Minnehaha dans la forêt lui avait inspiré le Largo de sa symphonie, tandis que la Danse des Indiens aurait suscité la création du Scherzo. En fait, Dvorák a visité les terres de Hiawatha (l’Iowa et le sud du Minnesota), mais sa symphonie était alors déjà complétée, pour l’essentiel. Bref, l’influence qu’a pu avoir Hiawatha sur lui était purement littéraire, et non pas géographique.
La Symphonie « Du Nouveau Monde » est la seule des neuf symphonies de Dvorák à prendre naissance par une introduction lente. En l’espace de 23 mesures, le compositeur a déjà intégré des ambiances de rêverie mélancolique et de tension menaçante, des explosions saisissantes, ainsi qu’une ligne mélodique houleuse. La section principale de l’Allegro, un motif de fanfare arpégé en mi mineur, est ensuite projetée par les cors (ce motif ressuscitera dans chacun des autres mouvements). S’en suivent plusieurs autres thèmes.
Le Largo recèle l’un des plus célèbres thèmes de toute la musique classique. Plusieurs auditeurs le connaissent en tant que chant Goin’ home, mais il ne provient pourtant pas d’un chant religieux, il s’agit bien d’un thème issu de la plume de Dvorák, et les paroles de Goin’ home y ont été superposés par l’un de ses étudiants, William Arms Fisher. Bien que Dvorák ait lui-même déclaré que ce mouvement lui avait été inspiré par un passage du poème de Longfellow, Otakar Šourek (un autre Tchèque) croit que l’auditeur a tout autant le droit de plutôt s’imaginer que Dvo?ák s’ennuyait terriblement de sa patrie : « La mélancolie des vastes étendues de la campagne du sud de la Bohême, de son jardin à Vysoka, des gémissements profonds et graves des forêts de pins, et des immenses champs parfumés… »
Le Scherzo est l’un des mouvements les plus énergiques et exaltants que Dvorák ait jamais composés, dont l’arrangement orchestral éblouissant se situe aux frontières de la virtuosité. La section contrastée du Trio est une charmante danse rustique exécutée par un chœur de bois, qui martèle ce rythme cadencé long-bref-long dont Schubert était si friand.
La finale comporte également sa part de fécondité mélodique et d’inventivité. Le développement exploite non seulement du matériel propre à ce mouvement, mais également des éléments issus des trois premiers mouvements, en particulier le thème principal du Largo, fragmenté et ballotté avec une désinvolture quasi insouciante. L'apogée grandiose de la longue coda ramène la séquence de cordes qui avait introduit le Largo, mais cette fois peinte à grands coups majestueux par l’ensemble des cuivres et des bois. L’accord final surprend – il ne s’agit pas d’un prévisible accord puissant joué fortissimo par le grand orchestre, il s’enrobe plutôt de la sonorité chaude et charmante des bois, et s’attarde gentiment dans les oreilles des publics du Nouveau Monde.
Robert Markow
Traduction de Carole Meneghel |